Extracto del libro de André Chouraqui "Histoire des Juifs en Afrique du Nord"
Sur les pas d’André Chouraqui à la découverte d’une "terre inconnue"
Par Paul Benaïm pour Guysen International News - Mardi 20 juillet 2010 à 00:17



Ce texte s’adresse à  ceux qui n’ont pas (encore) eu le loisir de lire les 600 pages de l’ouvrage d’André Chouraqui « Histoire des Juifs en Afrique du Nord ». Cet ouvrage  raconte l’exil des Juifs au Maghreb, vécu durant près de trois millénaires, exil qui s’achève en quelques     décennies avec l’accession du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie à l’indépendance, coïncidant avec  la résurrection de l’Etat d’Israël.


« Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? »
Telles étaient les interrogations d’André Chouraqui enfant, élève du lycée d’Oran de 1917 à 1935, questions qui demeuraient sans réponses : aucun historien ne s’était penché sur cette minorité juive vivant dans un océan berbère et arabe, mais présente au Maghreb  avant la conquête romaine et l’invasion arabe.
 Pour combler cette lacune, André Chouraqui a écrit  ce livre, publié pour la première fois en 1985 et réédité en 1998. L’auteur nous confie qu’il a parcouru la région à la recherche d’archives disséminées sur un immense territoire, étendu  de la Méditerranée à l’Atlantique et se prolongeant au sud par le désert du Sahara.
Les récits d’historiens romains, arabes, hébreux, espagnols sont parfois contradictoires et certaines de leurs affirmations   paraissent    invraisemblables. André Chouraqui  s’efforce de distinguer la réalité historique des mythes et des légendes.
Tâche délicate  dont il mesure la responsabilité :
« Aussi n’est-ce pas sans trembler que l’on devient historien d’un tel passé, d’autant plus qu’il constitue sur les tables de l’humanité et sur celles même d’Israël une terra incognita », écrit-il dans les premières pages de son ouvrage, devenu un ouvrage de référence.
 
Pour donner une idée de son  contenu, nous répondrons aux  sept questions que se posent les descendants des Juifs d’Afrique du Nord.
 
1- Quand les Juifs se sont-ils implantés en Afrique du Nord ?
 
Les origines   sont multiples, les premiers flux migratoires remontent   à  l’antiquité, les derniers   au XVème siècle.
 La première vague serait venue du Proche-Orient : avec les Phéniciens, originaires  de Tyr  des « colons » juifs auraient participé à la fondation de Carthage en 813 avant J.-C. puis au développement de l’Empire carthaginois, jusqu’ à sa destruction par les Romains en 146 avant J.-C.
La deuxième vague   aurait fui  la Judée après l’invasion perse et la destruction du premier temple par le roi Nabuchodonosor  en 586   avant J.-C.
La troisième   est liée à  la guerre des Juifs contre les Romains  marquée par la destruction du deuxième temple  en 70 après J.-C. Les conditions de vie précaires, la misère, la famine, l’insécurité, avaient contraint de nombreux Juifs à essaimer sur tout le pourtour méditerranéen, où ils seront rejoints par des milliers de combattants prisonniers devenus esclaves des Romains.
Les quatrième et cinquième vagues   sont venues d’Espagne après la reconquête de la péninsule ibérique par les Chrétiens : en 1391 après des massacres en  Castille, en Aragon et aux Baléares, puis  un siècle plus tard en 1492 à la suite du  décret d’Isabelle la catholique donnant le choix entre l’expulsion, la conversion au catholicisme ou le bûcher.
 
2- Qu’en est-il de la conversion des Berbères au Judaïsme ?
 
Le prosélytisme juif a été autrefois  une réalité :   plusieurs tribus berbères se sont converties au judaïsme, mais nombre de ces berbères fraîchement judaïsés adopteront la religion des conquérants islamiques.
La  Kahéna, reine berbère convertie au judaïsme,  qui dirigea le très éphémère royaume berbère, mènera la lutte contre les Arabes à la tête de guerriers juifs et berbères. Elle succombera devant les forces ennemies, mais ses deux fils se convertiront à l’islam et avec 12000 cavaliers berbères partiront à l’assaut  de l’Andalousie.
Le nombre de Berbères judaïsés  demeurés juifs est impossible à chiffrer.
 
3- Qui a gouverné l’Afrique du Nord durant ces trois millénaires, et quel était le statut des Juifs sous ces différents régimes ?
 
Du temps de Rome (de 146 avant J.-C. à 430  après J.-C.), après une ère de tolérance, les persécutions ont repris avec la christianisation de l’Empire.
Fermons vite  une  parenthèse d’un siècle, l’ère des Vandales, barbares venus de Germanie, qui auraient été plus délétère pour les Chrétiens que pour les Juifs.
Avec Byzance (533- 642) les Juifs sont à nouveau victimes des persécutions chrétiennes.
Le règne de l’islam  débute en 642. Il a été longtemps celui   d’une mosaïque de dynasties arabes puis  le Maghreb est tombé aux mains  des Turcs de l’Empire ottoman à partir du   XVème siècle.
 
   «  La survie des Juifs pendant leurs exils en pays musulman et en Europe constitue un miracle non moins important que leur sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse ». Cette phrase citée  par André Chouraqui  n’a pas été écrite au XIXème ou au XXème siècle comme on pourrait le croire : son auteur est un théologien juif du XIème siècle, ce qui en dit long sur la condition des Juifs en Afrique du Nord et  en Europe entre le septième et le onzième siècle. Le jugement de ce théologien  demeure   vrai sur une période encore plus longue, jusqu’en 1830, soit 21 siècles sous le joug islamique!
 
Cette survie s’explique aisément lorsque l’on sait que le sort des Juifs était différent suivant les périodes ou les dynasties, la pire ayant été celle des Almohades
 « Ce qui, à un moment déterminé est vrai pour les Juifs du royaume de Tlemcen, est contredit au même moment pour ceux de Tunis, de Kairouan ou de Marrakech », comme nous le rappelle André Chouraqui.
Le statut de dhimmi, et ses humiliations, statut  de sujets  chrétiens et juifs bénéficiant d’une protection  pour être autorisés à vivre en Terre d’Islam, était  appliqué de façon plus ou moins stricte. La djizzya était un tribut apporté annuellement par le représentant de la communauté juive en échange d’une… gifle. Ici ou là se sont déroulés des pogroms, mais ces explosions de violence n’étaient pas planifiées ;  elles consistaient plus en  pillages qu’en massacres ou en  conversions forcées.
La ghettoïsation dans les mellahs du Maroc, qui comportait  des avantages et des inconvénients pour leurs habitants, n’était pas perçue comme une mesure coercitive, mais, avec la surpopulation, les conditions de vie y étaient devenues épouvantables.
 
Et  l’on comprend que la conquête de l’Algérie par la France en 1830 et l’instauration d’un protectorat sur la Tunisie en 1881 et le Maroc en 1912 aient été considérées par les Juifs comme une libération : elles mettaient fin à 21 siècles de « dhimmitude » et constituaient  une ouverture vers la modernité.
De plus le décret Crémieux. (octobre 1870) accordait la  citoyenneté française  à tous les Juifs d’Algérie. Ce décret qui avait déclenché la colère des  antisémites, particulièrement virulents au moment de l’affaire Dreyfus, a été abrogé sous le gouvernement Pétain (octobre 1940) et il fallut attendre 1943 et le gouvernement de Gaulle pour que les droits des Juifs soient rétablis
En 1962 les Juifs d’Algérie ne pouvaient prendre le risque de devenir les sujets d’un Etat arabe et n’ont pas eu d’autre choix que de quitter leur terre natale, tout comme leurs coreligionnaires  de Tunisie et du Maroc.        
 
 4- Des Juifs  d’Afrique du Nord se sont-ils convertis à l’islam ?
 
Des conversions forcées  ont eu lieu, mais il semble qu’elles aient été limitées à certaines périodes, notamment au cours de la dynastie des Almohades.
Le sentiment de communautés dispersées d’appartenir au même peuple a constamment prévalu, mis à part les conflits ou plutôt les rivalités entre autochtones et nouveaux arrivants d’Espagne sur des questions de rite religieux.
 
5- En quelles langues s’exprimaient-ils ?
 
L’hébreu n’a plus été la langue parlée, mais il est demeuré la langue de la prière et des livres religieux. Les langues parlées ont été l’arabe, le judéo-arabe, le judéo-berbère, le judéo-espagnol puis le français.
 
6- Où vivaient les juifs d’Afrique du Nord  et quelles étaient leurs professions ?
 
Certains étaient des citadins, d’autres des ruraux sédentaires ou semi-nomades,  quelques uns, dans le sud tunisien ont été des  troglodytes.
 Ils étaient commerçants,  artisans, cultivateurs dans des proportions sans cesse fluctuantes ;  avec la présence française, de nombreux Juifs ont exercé des professions libérales ou sont devenus fonctionnaires de la République.
 
7- Que sont devenus les Juifs d’Afrique du Nord ?
 
A l’accession de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie  à l’indépendance, une infime proportion de Juifs est demeurée au Maghreb : la majorité a quitté l’Afrique du Nord pour se rendre en Israël, en France, au Canada…, mais nombre de Juifs ont fait leur alya après une étape plus ou moins longue en France ou outre Atlantique.
Avec le retour en Israël, « la boucle est bouclée », les Juifs d’Afrique du Nord sont revenus, après un long exil, sur la terre de leurs ancêtres.
 
Erudition, impartialité, rigueur, tels sont les termes qu’inspire la lecture de « L’histoire des Juifs en Afrique du Nord », fruit d’un travail considérable de l’auteur aidé par des chercheurs,  Mme Colette Guigui et M. Gabriel Barel,  qui ont contribué à réunir, à traduire et à analyser la riche  documentation sur laquelle s’appuie l’historien.
 
Notes
*André Chouraqui, né en 1917 à Aïn-Témouchent, nous a quittés en 2007, à l’âge de 90 ans, au terme d’une vie exemplaire : ce juriste de formation  a été l’auteur de traductions de la Bible et du Coran, de poésies et de nombreux ouvrages, parmi lesquels sa célèbre autobiographie « L’amour plus fort que la mort ».
Il a fait son alya en 1958 ; en 1965 il a été élu vice maire de Jérusalem.
Il existe une association des amis d’André Chouraqui vouée à perpétuer sa mémoire.
 
Source 
 André Chouraqui : « Histoire des Juifs en Afrique du Nord » Editions du Rocher 1998
En 2 volumes : tome 1 En exil au Maghreb, tome 2 Retour en Orient
Illustrations 
1- André Chouraqui peint par Benn
2- Page de couverture tome 1
3- Page de couverture tome 2