Réflexions stratégiques au Proche-Orient por Jacques Leivobici
Réflexions stratégiques au Proche-Orient
Dans un rapport qu’a publié le "Centre pour les Etudes Internationales et Stratégiques
(CSIS) » de Washington en mars 2009, Abdullah Toukan et Anthony Cordesman se
demandent comment Israël pourrait frapper les sites nucléaires iraniens. Selon eux Tsahal
aurait intérêt à frapper non pas avec son aviation, mais avec ses missiles balistiques Jéricho 3
d'une portée de 2600 à 3500 kilomètres. Cela aurait l’avantage d’éviter l'utilisation de
bombardiers, dans une opération très risquée et aléatoire. En revanche, il serait possible pour
Israël de détruire la plus grande partie des trois installations principales iraniennes en
utilisant une quarantaine de missiles. En effet, l’Iran ne possède pas encore les batteries solair
anti-missiles qui lui permettraient de les intercepter.
Abdullah Toukan s’alarme toutefois des risques de « dégats collatéraux »
De telles frappes, précise-t-il, surtout si elles incluent le réacteur nucléaire à eau légère de
Bushehr, théoriquement civil mais qui peut aussi, si l’Iran le souhaite, permettre d’obtenir du
combustible nucléaire militaire, pourraient coûter la vie à des milliers de civils
immédiatement et d'autres milliers de morts plus tard, en Iran mais aussi dans les Etats du
Golfe limitrophes (Bahrein, Qatar, EAU).
Sans compter, bien sûr, les immenses risques politiques que de telles frappes feraient courir à
Israël et à ses amis. Ces risques l’effraient plus que ceux que l’Iran fait peser sur Israël que le
régime dictatorial et fanatique au pouvoir à Tehéran a annoncé vouloir éradiquer.
Un correspondant militaire du quotidien israélien Haaretz, Reuven Pedatzur, après s'être livré
à une analyse complète du rapport des deux experts, conforte leurs opinions et leur
"prudence". Il va même plus loin et souligne "l'erreur qu'a commise Israël en agitant la
menace iranienne". Pour Reuven Pedatzur, il est urgent d'attendre.
Il prend néanmoins acte de l’analyse des experts du CSIS concernant la capacité de l’Iran de
développer un armement nucléaire. Il confirme les délais nécessaires pour qu’il soit réalisé et
devienne opérationnel, comme sur la capacité d’Israël de réagir.
Mais le problème est-il bien là? La problématique d’Israël se réduit-elle à aligner quelques
considérations sur les quelques dizaines de kilos d’uranium 235 nécessaires pour fabriquer
une bombe, et les quelques milliers de centrifugeuses à mettre en série, pour obtenir de
l’uranium enrichi au-delà de 80 % pour un usage militaire en quantité suffisante. Il faut
rappeler qu’un uranium enrichi à 4 % suffit pour les applications civiles et que c’est l’étape la
plus difficile, aller au-delà pose peu de problèmes une fois ce seuil dépassé.
Le fait de savoir calculer si l’Iran saura se doter de l’arme nucléaire dès 2009 ou seulement en
2012 change-t-il la donne pour Israël vis-à-vis d’une dictature qui le menace de destruction
totale ? Le temps pour passer de l’explosion expérimentale d’une bombe à un système
d’armes opérationnel est relativement court.
Il est vrai, par ailleurs, qu’une destruction totale d’Israël n’est pas acquise. Une ou deux
bombes sur le pays feraient beaucoup de morts immédiats et futurs, juifs et arabes, mais
n’anéantirait pas totalement le pays et n’empêcherait pas Tsahal de riposter violemment. Cela
aussi se calcule. Mais les fanatiques font moins cas de leurs morts que les démocraties. Ils se
servent souvent de leurs propres populations comme bouclier humain.
En fin de compte, il est à peu près sûr que grâce à l’aide de pays proliférants, l’Iran aura tôt ou
tard l’arme nucléaire. Le pays est trop avancés et a acquis une grande partie du savoir-faire
pour qu’on puisse sérieusement penser l’en empêcher définitivement s’il en a la volonté, tout
au plus peut-on en retarder l’échéance.
Par contre, le risque de prolifération terroriste de l’arme nucléaire, au niveau d’un groupe de
la mouvance d’Al Qaïda, par exemple, et l’usage spectaculaire qu’il pourrait en faire, par ce
qu’il touche aux terreurs plus ou moins fantasmées des populations, ne présente aucun intérêt
dans le cadre d’une stratégie d’état. Le terrorisme influence les décisions de gouvernements
lâches et pusilanimes et peut éventuellement influencer les résultats d’une élection, comme
cela s’est produit après les attentats de Madrid, mais il n’a jamais permis de gains majeurs et
définitifs.
S’il en est ainsi, quelles options stratégiques reste-t-il à Israël et … à l’Occident.
Cinq voies ont été expérimentées lors des guerres passées avec plus ou moins de succès et des
limites connues :
- La riposte graduée, stratégie développée par les Américains au début de la guerre
du Viet-Nam et par Israël contre l’intifada : généralement sans succès car cela ne
fait que renforcer la haine entre les ennemis et accroît « l’engrenage de la violence
et des représailles ». Sa durée et son issue dépendent de la capacité des ennemis à
accepter des pertes. La seule méthode qui donne, temporairement, quelques
résultats est, en fait, une riposte « disproportionnée », qui hérisse tant les
occidentaux à l’égard d’Israël. Ce pays a compris que les leaders fanatiques, s’ils
font peu de cas des pertes parmi leur population, détestent être visés en personne.
Ils sont aussi sensibles à la perte de leurs terres lorsque celle-ci paraît irréversible.
- L’équilibre de la terreur et la dissuasion du faible au fort : les stratèges occidentaux
considèrent pragmatiquement que cela a permis de ne pas passer de la guerre
froide à l’anéantissement de l’humanité. Mais tous les partenaires de ce jeu étaient
des gens rationnels qui passaient leurs temps à renforcer les outils, la
communication entre chefs d’états ce qui amélioraient cette rationalité. Les
dictatures fanatiques, elles, ne sont pas rationnelles, même si certains pensent que
le fait de posséder l’arme nucléaire peut rendre rationnel, compte tenu des
destructions réciproques massives qu’entraînerait une guerre entre deux puissances
nucléaires ; on ne peut toutefois en être sûr.
- Les « dômes » de protection, la « guerre des étoiles » de Reagan, la Grande
Muraille de Chine, la ligne Maginot, Bar Lev, la barrière de sécurité, etc… : ces
artifices n’ont jamais démontré une efficacité élevée à long terme, même s’ils
rendent plus difficiles les opérations terroristes dans un environement géopolitique
précis. L’attaquant peut néanmoins toujours saturer les défenses de l’attaqué ou
contourner ces « murs ».
- L’attaque préemptive, qui fait si peur aux occidentaux, surtout quand elle vient
d’Israël, pour être efficace doît être entreprise très tôt dans l’évolution de la
menace. Les tergiversations des occidentaux vis-à-vis de l’Iran et de la Corée du
Nord, les sanctions molles ou inefficaces, mal ou partiellement appliquées ont
renforcé l’irréductibilité des extrêmistes. Dans le cas de l’Iran, l’effet de surprise
est devenu inexistant, rendant toute opération coûteuse en vies amies. D’autre
part, l’acquisition d’un savoir-faire, à moins d’éradiquer totalement la population
qui le détient, est un fait irréversible. La destruction de l’arsenal militaire
nucléaire iranien, outre le fait qu’Israël ne peut être sûr que des bases plus secrètes
ne seraient pas à même de poursuivre les travaux, ne ferait que les raidir dans leurs
convictions, même si cela retardait l’actualité de la menace.
- La négociation, bien sûr toujours souhaitable, n’est possible que si tous les
ennemis ont pris conscience du caractère insupportable de leurs pertes en cas
d’échec. La dictature des mollahs iraniens ne paraît pas sensible à ce risque et
pour discuter, il faut être au moins deux et ne pas uniquement considérer la
négociation comme un moyen d’abuser l’adversaire et de gagner du temps.
L’énumération des options stratégiques qui s’offrent à Israël ne paraîssent pas très
encourageantes et, dans tous les cas, comportent de grands et nombreux risques.
Finalement, l’idéal serait de restaurer la démocratie en Iran. Cela ne paraît pas
immédiat « sui généris », la dictature des mollahs est trop puissante et les forces
populaires ne sont pas prêtes à relever le défi, même si les optimistes croient ça et là
déceler de telles véléités dans les classes bourgeoises et chez les étudiants.
Peut-on imaginer un rétablissement de l’état de droit par les Iraniens de l’extérieur,
aidé éventuellement par l’étranger, comme les Etats-Unis et leurs alliés ont tenté de le
faire en Irak et en Afganistan. La réussite de telles entreprises n’a pas encore été
démontrée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
De plus, seuls les Américains ont les moyens de le tenter mais le Président Obama,
dans une Amérique affaiblie par la crise économique et deux guerres en cours à
l’étranger, ne paraît pas l’envisager.
Alors que peut faire Israël pour éloigner la menace iranienne ?
Une attaque préemptive serait une solution temporaire, à condition que tous les
paramètres soient favorables, et avec l’accord bien compris des Américains et plus ou
moins tacite des Européens.
Il se peut que la seule possibilité réelle ne se limite qu’à l’usage de la menace, ouverte
et largement diffusée, par Israël, de déclencher des hostilités dont les conséquences
seraient dramatiques bien au-delà du Proche et du Moyen-Orient.
Par analogie, les prises d’otage les plus efficaces ne sont-elles pas celles où les
victimes ne sont pas des ressortissants des puissances impliquées, mais celles où ils
sont membres d’un pays tiers ? Dans ces cas, le pays qui est indirectement visé est
généralement condamné avec autant de force et de véhémence que les preneurs
d’otages.
Dans cette optique, il se pourrait qu’Israël, convaincu que l’Iran est sur le point de
possèder l’arme nucléaire, décide de pratiquer une expérimentation nucléaire au vu et
au su de tout le monde. Le pays s’en était jusqu’à présent privé, alors que tout le
monde lui en reconnait la capacité et émet des hypothèses sur son arsenal nucléaire.
Israël ne veut pas servir de prétexte à la prolifération nucléaire dans la région, mais
cette « réserve » est largement obsolète. Pratiquement, lorsqu’un état veut tenter de
dissuader ses ennemis, il faut bien qu’il les menace ouvertement et avec précision pour
être crédible.
En résumé, ne pouvant entrevoir de possibilité de dialogue honnête et sérieux, la
marge de man